Deux marches

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Il faut que ça aille. C’est ce que tu m’as glissé en sortant de l’appartement.
 
Déjeuner en famille. Ton fils, son épouse, tes petits enfants, ta femme. Un bel appartement en front de mer. Cadre sympa
 
Plus grand monde n’a le courage et pourtant il le faut. Dix fois les mêmes questions, parfois tu nous parles même des gens qui sont morts depuis quinze ans mais rien à faire.
Si vous ne le saviez pas encore , Alzheimer est une maladie qui touche aussi fort le malade que son entourage.
 
On ne peut pas dire qu’on ne soit pas affectés en effet, à chaque visite tu me demandes si les études vont bien, c’est peut être un des seuls trucs que tu ne  retiens pas car tu sais quand même que je suis à Paris.
 
Le déjeuner est tendu, la patience de ton garçon fait qu’il s’exaspère aussi tôt que tes questions reviennent inlassablement. Comme à chaque fois.Mais à lire dans ton regard tu n’en sais rien. Enfant innocent, abandonné dans le corps d’un homme de quatre-vingt trois ans.
 
L’époque où tu posais des questions pour embêter, pour te moquer est révolue : tu ne retiens vraiment plus. Tu ne sais même pas que tu embêtes.
 
Vient la fin du déjeuner, tu signales que tu veux aller te reposer, ça n’a pas changé : l’impression que la planète est à tes ordres n’aura décidément pas quitté ce qu’il reste de ta mémoire.
 
Cela dit tu ne peux pas vraiment te coucher ici : un lit non médicalisé, ce sont des chances de chute multipliées par deux. On n’a pas envie de te perdre pour un caprice quand même.
 
Alors on se lève, on se presse de te ramener à la voiture. Monsieur pique sa colère. Furieux, tremblant. Et encore puissant dans les paroles, les gestes.
Soubresaut de (sur)vie. Tu te débats mais nous veillons.
Il suffit de te parler calmement pour que tu saches qu’après tout, cet élan est inutile.
 
Tu passes la porte, t’appuyant sur mon bras. Ton poids, mon manque de force.. deux éléments qui se conjuguent à l’imparfait. Je résiste autant que je peux, te tendant un second bras pour que tu ne chutes.
 
Du pathos? Pas vraiment. C’est comme ça tous les dimanches pour ton fils qui s’occupe de toi comme il peut. Laissant un semblant de dignité à son père qui – peu à peu – perd la boule.
 
Régulièrement je te demande si tout va bien, quand pas à pas on avance de cinq centimètres.
 
Soudainement tu aggripes la rambarde en bois. Elle bouge sous la pression mais tient bon.
 
“ça va?”
 
“il faut que ça aille”

17 réflexions sur “Deux marches

  1. Bonjour,

    Je vie la meme chose vec ma grand mere…
    Le plus effrayant, c’est la rapidité de progression de la maladie…

    Quand je te lis, tu places des mots là où je n’en ai pas…

    Courage

  2. Le plus dur avec cette maladie, c’est qu’on ne sait plus vraiment qui elle enferme dans sa bulle, nos grands parents ou la famille, notre mami, notre papi dans son oubli ou nous dans notre insistance. A tel point qu’on y songe presque à baisser les bras. Seulement, leurs éclairs de lucidité jusque dans les derniers moments nous montrent qu’il faut les accompagner tout simplement.
    Si je peux me permettre, un très beau roman américain de Stefan Merrill Block sort en France début janvier sur la maladie d’Alzheimer, “Histoire de l’oubli”. Peut-être une porte d’entrée pour comprendre ce qu’il ne l’ai pas forcément.
    Courage gars !

  3. Un pas après l’autre, un jour après l’autre… et quelques minutes de lumière avant l’éclipse annoncée…

    La beauté de l’être qui reste, même si la flamme s’éteint, se perd dans le brouillard…

    Et l’amour, l’amour qui est leur béquille et la nôtre… Et qu’à jamais nous leur donnons.

    We keep walking on the bright side cause after all we only are human

  4. gonzague, tu à une très belle plume et un très bon savoir faire de ce don qui est donné a tout le monde. encore bravo pour ce texte qui ma touché et malgré que je n’est pas de grand parents touché par cette maladie.

  5. Touchant …
    J’ai vécu la même chose il y a peu avec mon grand-père. La maladie a fini par l’emporter. Elle est allé si vite pour nous enlever notre doyen. Peut-être est-ce mieux, tant cette saloperie de maladie est violente en tous points de vue.
    Il n’y a pas de mots assez forts pour partager ça avec ceux qui n’y sont pas confrontés.
    Courage.

  6. Bonjour,

    Très joli texte, plein d’humanité. C’est bien dommage que nous soyons obligé de lire ces quelques phrases pour comprendre que la vie est courte et qu’il faut absolument en profiter.

    Bon courage. Carpe Diem.

    P.S. : Quelle est la musique assignée à ce billet ?

  7. Bravo pour ce superbe billet. Tu as raison de prendre soin de ton grand-père comme ça tu ne le regretteras pas.
    Tu possèdes un véritable talent d’écriture qui te permet de rendre belle une situation pénible. Tu as toute admiration pour ce que tu fais pour ton grand-père.
    Courage.

  8. Esther : comme tu dis pas évident
    Nicolas : bon courage alors car il va en falloir
    Mike : merci
    Baltasar : oui comme tu dis. Je note pour le livre
    Autoacbc : 🙂
    Keylan : l’éclispe et la flamme… deux belles figures
    Lo1ck : merci. Profites en
    Fabien : aie :/ oui comme tu dis parfois les mots manquent
    Clement : oui. Très courte. Quand tu as une vingtaine d’années et que tu te dis que ton grand-père peut partir d’un instant à l’autre, ça te rappelle que pendant des années tu refusais d’aller le voir parce que ça n’était pas “marrant” 🙂
    Clément : est-ce qu’on ne peut pas souffrir des deux ? Tour à tour..
    Gonzague : Argh copieur de prénom 😛 . Merci beaucoup

  9. ” Quand tu as une vingtaine d’années et que tu te dis que ton grand-père peut partir d’un instant à l’autre, ça te rappelle que pendant des années tu refusais d’aller le voir parce que ça n’était pas “marrant” 🙂 ”

    Ce que tu dis est d’une véritié indémontable… C’est décidé, a Noël, je vais le voir.

    Merci, mais surtout courage.

  10. La maladie est souvent quelque chose de très difficile à supporter pour l’entourage. Voir quelqu’un que l’on aime souffrir et le voir diminuer peu à peu est quelque chose de terrible. Parfois on préfèrerait souffrir à leur place, surtout lorsque l’on les voit au quotidien porter aussi dignement que possible ce mal qui les ronge de l’intérieur. Et le temps n’est jamais bénéfique concernant les pathologies lourdes, c’est ainsi que l’érosion des facultés du proche en question entraine inéluctablement l’érosion de son moral et de celui de ses proches.

    C’est lorsque le moral disparait que tout est beaucoup plus difficile pour tout le monde, car dans toutes les pathologies lourdes, le moral est un facteur incontestable de rémission ou du moins un frein important à l’évolution de la maladie. Si celui-ci disparait, la santé ne s’en porte rarement mieux.

    Dans le cas de ton grand père, tu peux te dire, même si c’est difficile à admettre, qu’il a vécu. 83 ans, il s’agit déjà là d’un âge respectable pour un patriarche. Ce n’est pas toujours le cas puisqu’à chaque instant des gens sont atteints d’une maladie alors même qu’ils devraient jouir, comme la plupart des gens de leur âge, d’une santé pour le moins solide. Mais la vie, ou le destin, si l’on y croit, en décide autrement.

    Certains diraient que la maladie te bouffe la vie, qu’il s’agisse de la tienne ou de celle d’un proche, moi je dirais simplement qu’elle la bouleverse et t’ouvre les yeux. Tu vois ainsi la vie, la tienne et celle des autres différemment. Un regard teinté de regrets, d’amertume, mais aussi d’espoir et avant tout la reconnaissance et la jouissance de la moindre joie quotidienne, aussi infime soit-elle. En gros, tu vis enfin ta vie, la vraie.

  11. C’est la première fois que je suis touchée comme cela par un article de blog.
    Premièrement j’aime beaucoup la musique, est-ce que tu peux me dire de qui elle est, ou bien où je peux la trouver ?
    Et aussi, j’ai vécu cette expérience pendant quelques années, et je te souhaite bien du courage pour la suite, tout le monde en a besoin.

  12. J’ai un peu hésité à ajouter un commentaire. Naviguer sur les blogs semble simple, sortir de l’anonymat un peu moins, pour moi en tout cas.
    Peu importe. L’article en valait deux chandelles.

    Je m’allie aux autres commentaires pour dire que cet écrit a une note particulière, jolie.
    Avec un an de décalage, je ne peux que t”encourager” à retrouver cette note qui fait de ton blog quelque chose de singulier.

    Bon je me suis faite plaisir là, tout ca ne fait pas avancer le shmilblik. Mon shmilblick à moi peut être.

    Bonne continuation.

    J.

  13. Pierre : 🙂 super j’espère que tu l’auras fait
    Deeder : ça sent le vécu tout ça … merci à toi en tout cas
    Sarah : la musique c’est The Crimson Wing . merci
    Julie : 🙂 tu restes plus ou moins dans l’anonymat en tout cas merci. Tu m’as replongé dedans. ça m’a fait pleurer mais ce n’est pas un mal.

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